Mingalegre : À la découverte d’une éco-communauté

Au cœur de la Patagonie chilienne, dans la ville de Coyhaique, la communauté Mingalegre s’est construite autour des principes de la permaculture. Ses habitants unissent leurs talents pour poser les bases d’une société attentive tant au bien-être de l’environnement que des humains.  Ils font aussi connaître leurs pratiques afin de permettre à chacun de se construire un habitat et un mode de vie durables et confortables. Ils construisent leurs habitations à partir de matériaux naturels ou récupérés et cultivent nourriture et plantes médicinales tout en régénérant l’écosystème. Mais surtout ils inventent, testent, partagent et prennent le temps de profiter des bons moments.
J’ai pu passer trois semaines parmi eux. Je vais vous amener à leur rencontre, vous faire visiter les lieux et vous livrer les secrets de l’organisation d’une communauté heureuse !

 

Qui sont-ils ?

 

A l’origine

A l’origine de cette communauté, Magda et Peter, qui ont décidé de s’installer sur cette parcelle à flanc de montagne de la steppe patagonienne dans les années 80. Ils venaient de découvrir le concept de permaculture et étaient bien déterminés à l’intégrer dans leur vie quotidienne. Ils ont commencé par le revégétalisation du terrain pour le rendre propice à la création d’un centre de permaculture. Magda est aujourd’hui professeur dans une école de musique à Coyhaique, où elle accueille des volontaires passionnés de musique.

 

Mes hôtes

Lors de ma venue, c’est leurs fils Martín, sa compagne Paz et leurs deux enfants qui m’ont accueillie. Ils sont à l’origine de la création de Mingalegre en tant qu’éco-communauté engagée. Ils ont la trentaine et vivent d’une façon que je ne saurais décrire que comme détendue. Ils prennent leur temps pour chaque chose, partagent volontier leur temps, leurs repas et leur lieu de vie avec des amis, volontaires ou visiteurs.

Ils vivent dans une maison qu’ils ont construit il y a 12 ans et font pousser une grande partie de leurs aliments. Ils disent avoir choisi un mode de vie qui nécessite peu de ressources financières, ce qui leur donne une certaine liberté.

 

Les autres habitants

Deux amis de Paz et Martín sont venus s’installer à Mingalegre lorsqu’un terrain était à vendre. Felipe, dit Pipe et Natalia dit Naty se partagent donc le terrain.

Pipe est psychologue de profession mais consacre aujourd’hui son temps à la l’éco-construction. Il a construit le dôme et sa maison adjacente. Il ne cesse de tester et perfectionner des techniques de construction en se focalisant sur trois points : l’utilisation de ressources locales, le recyclage de matériaux et l’optimisation de l’utilisation des énergies. Il veut surtout imaginer des techniques accessibles, permettant au plus grand nombre de les répliquer chez soi.

Natalia est architecte, elle avoue que l’éco-construction et la culture de fruits et légumes en permaculture sont des pratiques relativement nouvelles pour elle. Elle apprend peu à peu tout en ajoutant sa vision d’architecte au projet.

 

Les personnes extérieures

La communauté compte de nombreux membres qui ne vivent pas sur place, des permanents et d’autres qui s’investissent sur le projet de manière plus occasionnelle. Il y a des amis, d’autres éco-communautés avec qui des échanges s’organisent et des volontaires qui, comme moi, viennent aider et apprendre pour quelques jours ou quelques semaines.

Des organisations éducatives et culturelles locales s’impliquent aussi. Par exemple, une compagnie de marionnettistes a co-créé le spectacle “Don reciclo boca ancha” avec les membres de Mingalegre. Il a été joué et diffusé en vidéo dans les écoles et centres culturels afin de sensibiliser les enfants au concept de revalorisation des déchets. Les jeune spectateurs ont été invités à fabriquer des éco-briques, en compactant des emballages plastiques souples propres dans des bouteilles en plastique. Ces éco-briques ont ensuite été utilisées pour construire une salle d’éducation à l’environnement. La construction se faisait lors d’ateliers durant lesquels les enfants pouvaient participer.

 

Visite guidée

 

La ville de Coyhaique se trouve dans une vallée dans la région d’Aysén, dans le Sud du Chili. Son climat est tempéré, avec beaucoup de vent et de pluie (près de 1300 mm par an). Mingalegre est idéalement placé, à l’extérieur de la ville mais facilement accessible (à 40 minutes à pieds de la place principale). Je vous propose une visite guidée en reprenant les explications de ses habitants.

Jour de pluie

 

Le dôme

Le dôme géodésique et sa maison adjacente ont été conçus par Pipe. De nombreux volontaires se sont succédés sur ce projet et ont contribué à modeler ce lieu tel qu’il est aujourd’hui. Il a pour vocation d’être un lieu de rassemblement, tantôt appelé centre de santé (proposant de la médecine douce), cirque ou centre culturel. En résumé, il accueille des événements orientés vers l’environnement et le bien-être. C’est dans ce lieu que j’ai assisté à trois jours de formation d’introduction à la permaculture. Deux semaines plus tard avait lieu le salon du bien-être mêlant cours, ateliers et vente de créations artisanales. Chaque semaine, une batucada, groupe de percussions brésiliennes, vient y répéter.

Crédit photo : page facebook minga alegre

La forme en demi-sphère a été choisie pour son atmosphère particulière, conviviale, mais aussi parce qu’elle permet une bonne circulation de la chaleur. L’idée globale pour la construction du lieu a été de s’inspirer de la nature “car la nature est plus vieille que n’importe quel être humain” dit Pipe. Le dôme et la maison ont été construits avec un maximum de matériaux recyclés. Des vitres de voitures ou des bouteilles en verre servent de fenêtre. Des emballages plastiques, canettes en métal et de la paille ont été utilisés comme isolants thermiques et parfois phoniques. Des chutes de bois ont servi à construire des murs et des planchers.

Le climat de la région étant plutôt froid, la priorité a été de laisser rentrer un maximum de lumière au nord (le côté le plus exposé au soleil là-bas) et de bien isoler les murs opposés. Le dôme dispose d’une grande verrière qui laisse entrer la lumière et donc la chaleur. Une mini serre dans l’entrée occupe la même fonction. Elle forme une sorte de couloir qui longe la maison sur son pan nord et se termine par une douche, au milieu des plantes et juste derrière la cuisine, où le four à bois en terre sert aussi à chauffer le ballon d’eau chaude. A l’avenir, une mare creusée en face de la verrière permettra aux rayons du soleil de se refléter et de réchauffer davantage la maison.

 

Le poêle rocket

Pipe travaille depuis des années à améliorer la technologie des poêles rockets. Ils ont la particularité de brûler les fumées qu’ils produisent et de ne rejeter que peu de particules dans l’atmosphère. Ce phénomène se crée en maximisant l’efficacité du feu en générant un vide d’air qui aspire les flammes. Il se décline en four et cuisinière comme à l’éco-camping :

Une excellente variante est aussi le poêle à inertie (combiné au système rocket). Une structure en terre, argile et idéalement briques réfractaires construite autour du conduit d’évacuation stocke la chaleur. Cette vidéo explique le système mieux que moi. L’objectif de Pipe est de généraliser l’utilisation de ce type de poêle économe en bois dans la ville de Coyhaique, très polluée par le chauffage au bois. Il en a fabriqué quelques-uns dans d’autres lieux et espère continuer.

Coyhaique est l’une des villes les plus polluées du pays à cause des particules fines MP10 générées par le chauffage au bois. Des projets tels que celui-là ont été mis en place pour alerter les habitants de la ville. Mais aujourd’hui au Chili, le bois, utilisé pour cuisiner et se chauffer, est la seconde source d’énergie après le pétrole.

 

La maison “earthship”

Martín s’est inspiré du documentaire Garbage Warrior (guerrier du recyclage) pour construire sa maison. C’est l’histoire d’un architecte qui a prouvé par l’exemple qu’on peut construire une maison passive (qui nécessite peu ou pas à chauffage) à bas coût avec des matériaux recyclés.

La pièce principale, ronde, fait à peu près 30m². Elle abrite la cuisine, la partie salle à manger et en attendant que la maison soit agrandie, un coin nuit. L’entrée de la maison est aussi une serre, où poussent plantes aromatiques et légumes. Tout d’abord ça permet d’accumuler de la chaleur, qui peut ensuite être redistribuée dans le reste de la maison grâce à un système de ventilation naturel.  Ensuite ça permet d’avoir des plantes toute l’année en leur faisant bénéficier de la chaleur de la maison.

La serre intérieure sert aussi d’étendoir à linge les jours de pluie.

La structure de base des murs varie, mais c’est souvent le bois qui a été utilisé. Elle a ensuite été recouverte d’adoben un mélange terre-paille-argile. L’industrie du ciment est l’une des plus polluantes au monde. Sur ce projet, la priorité est donc donnée aux ressources naturelles se trouvant sur place. Il s’agit de réutiliser et d’adapter des techniques de construction ancestrales comme l’adobe. L’argile possède d’excellentes propriétés : c’est un liant qui permet de consolider les murs, un régulateur d’humidité et un matériau idéal pour créer une « masse thermique » qui restitue la nuit la chaleur du soleil accumulée pendant la journée.

La salle de bain, attenante à la pièce principale est équipée de toilettes sèches. L’urine y est séparée et envoyée dans le sol à l’extérieur de la maison, où elle sert d’engrais pour des arbres fruitiers. La matière “sèche” des toilettes est récupérée depuis l’extérieur grâce à une trappe et rejoint une pile de compost qui est prêt à être utilisé comme fertilisant pour le jardin au bout de 3 ans.

Le toit végétal permet une bonne isolation thermique. Ils ont choisi d’y mettre différentes plantes afin qu’il reste vert au maximum durant l’année.

J’ai participé à la préparation et au nivelage des fondations de l’extension de la maison, qui comprendra un couloir et deux chambres. Une partie des murs est faite en pneus remplis de terre et de cailloux. Au sol, une couche de pierres d’une trentaine de centimètres d’épaisseur permet d’isoler de l’humidité de la terre. On peut voir sur cette photo du chantier les différents types de structures de mur utilisées sur la maison de base (brique d’adobe et branches entrecroisées).

 

Les forêts et jardins

Pour reboiser le terrain qui était au départ de la steppe, les habitants de Mingalegre ont planté plus de 2000 arbres de différentes essences à partir des années 80. Ils ont commencé par des peupliers, très utilisés en Patagonie pour couper le vent. Le sol soumis au soleil et au vent est en effet davantage sujet à l’érosion. Parmi les arbres plantés, beaucoup de variétés natives de la région mais aussi des pins, qui poussent vite et sont utiles pour le chauffage et la construction. Ils ont aussi fait pousser des plantes et arbres médicinaux qui sont aujourd’hui bien installés sur la parcelle et produisent chaque année.

Actuellement, le terrain est découpé en différents zones, à des hauteurs variables sur le versant de colline. Cela permet de créer des micro-climats, propices à la biodiversité. Cela sert également à faciliter la vie quotidienne en utilisant une technique de “permaculture design” : le classement des zones selon la fréquence à laquelle les habitants s’y rendent. Ainsi, on place les éléments nécessitant le plus d’intervention humaine dans les zones les plus proches du logement. Par exemple chez Martín et Paz :

  • La zone 1 est la maison, avec le chauffage (une cuisinière à bois qui sert à se chauffer, cuisiner, faire chauffer un ballon d’eau chaude), la cuisine, la salle de bain, la serre intérieure et la réserve de bois.
  • Dans la zone 2, le jardin en face de la maison, constitué de buttes de permaculture et une serre abritent des plantes cueillies chaque jours comme les herbes aromatiques, les fleurs comestibles et la salade. On y trouve également le fil à linge, le compost de cuisine, le salon de jardin, les jouets des enfants.
  • Zone 3 : les arbres fruitiers, le poulailler. Aussi les plantes médicinales et la forêt comestible dont le concept est de s’inspirer de la jungle où les plantes poussent conjointement sur différents niveaux.
  • Ce principe se poursuit jusqu’à la dernière zone qui est la plus éloignée et nécessite le moins d’intervention humaine : une forêt.

Le poulailler est mobile. Les poules changent d’enclos tous les 6 mois à 1 ans, après avoir débarrassé le sol de toutes ses herbes et l’avoir enrichi d’excréments. Ainsi, l’enclos des poules de l’année dernière est aujourd’hui un champ de pommes de terre.

Dans cette zone entourée de sommets enneigés et à la pluviométrie élevée, l’eau n’est pas – encore – une ressource rare. Mais pour anticiper l’avenir, un des projets est de construire des réservoirs d’eau de pluie.

Massifs entourés de bouteilles en verre qui conservent la chaleur du soleil (à éviter pour les adeptes du rotofil)

 

L’éco-camping

L’éco-camping est une sorte de démonstration de toutes les techniques d’éco-construction citées précédemment. Il est installé sur un terrain en pente, de nombreux pins fournissent de l’ombre aux campeurs sans pour autant masquer la vue impressionnante sur les sommets alentours.

Le coin sieste du camping

Le camping est doté de toilettes sèches, douches solaires et d’un espace commun avec une cuisinière “rocket” qui fonctionne grâce à des branches de pins. Chaque bâtiment est construit en adobe (mélange argile, terre et paille) ou super adobe (structure de sacs d’adobe remplis de terre ou de cailloux, maintenus ensemble par du barbelé) et recouvert d’un toit végétal. Niveau entretien des espaces verts, deux brebis se chargent de la tonte ainsi que de la taille des arbustes. Et occasionnellement de vider la poubelle de déchets organiques pourtant destinée aux poules. Il est en effet demandé aux campeurs de trier leurs déchets. Tous les emballages plastiques souples son lavés et séchés afin de fabriquer des éco-briques. Le verre et les canettes en métal sont stockés pour servir à de futures constructions.

Certains campeurs y viennent pour y découvrir ses installations éco-pensées, d’autres viennent y séjourner sans objectif particulier et s’émerveillent de découvrir une autre façon de vivre.

 

L’organisation de la communauté

 

Le but du projet

Le but est de montrer que l’indépendance est possible, une indépendance économique, alimentaire et idéologique dans un pays libéral. Cela ne veut pas dire que les membres de Mingalegre ne veulent pas travailler. Au contraire, ils sont prêts à mettre leur énergie au service d’un projet qu’il leur permet d’améliorer leur qualité de vie et de contribuer à la création de la nouvelle société dont ils rêvent. Ils s’offrent la liberté de travailler de manière divertissante et efficace.

 

Les ressources financières

Un interrogation primordiale pour ceux qui souhaitent se lancer dans un projet similaire. Ayant passé la majorité de mon temps sur place avec Paz et Martín, c’est surtout de leur cas que je peux parler. Ils ont choisi de vivre avec peu et de ne pas se focaliser sur une seule activité rémunératrice. Leurs sources de revenu varient selon les saisons et les envies de s’investir davantage dans une activité à un certain moment. Actuellement leur “modèle économique” repose sur ces activités :

  • la gestion du camping,
  • la vente de cosmétiques naturels faits sur place, de plantes médicinales, de semences bio et de fruits et légumes au plus fort de la production. Ils distribuent certains de leurs produits via des magasins locaux et font parfois les marchés.
  • Une autre source de revenu est l’enseignement de leurs savoirs. Martín, passionné par sa région, propose ses services comme guide de montagne. Paz a aussi animé des ateliers sur le jardinage en permaculture dans un collège. Enfin ils donnent des cours sur place, comme la formation d’introduction à la permaculture à laquelle j’ai participé. C’est une activité en plein développement, qu’ils souhaitent organiser de plus en plus fréquemment, d’autant que les élèves ne manquent pas. La formation se déroulait sur trois jours. Le matin, la partie théorique avait lieu en visioconférence avec trois autres éco-centres au Chili et en Norvège. Il y avait cinq formateurs, quatre à distance et Martin sur place. L’après-midi, durant la partie pratique, nous avons fait une visite commentée du lieu, fabriqué un massif de culture bio-intensif, construit un mur en adobe et enfin à appris à faire des courbes de niveau.

 

Une minga permanente

Le nom du projet, Mingalegre, a une signification forte. Le mot “minga” désigne, en Amérique du Sud, un événement qui réunit amis, familles, voisins autour d’un projet commun pour une durée qui peut aller d’une demi-journée à plusieurs jours. C’est ce qu’on appellerait “chantier participatif” en France. Traditionnellement, sur l’île de Chiloé notamment, des mingas s’organisent pour déplacer une maison en bois en la faisant rouler sur des rondins de bois. Et ce qu’il y a de commun à toutes les mingas, c’est de conclure par une célébration, généralement un “asado”, un grand barbecue. Enfin “Alegre” signifie “heureux”, c’est aussi le nom du lieu sur lequel la communauté est installée, Campo Alegre.

 

Du travail en plus fun, mais du travail quand même

Je vois beaucoup de contenus sur les éco-communautés auto-suffisantes qui idéalisent ce mode de vie. Mais en échangeant avec les habitants de Mingalegre comme avec les membres d’autres éco-communautés que j’ai pu rencontrer, plusieurs vérités sont ressorties : ce n’est pas rapide ni facile, il faut de la volonté.

Monter un projet tel que celui-là demande du temps. Par exemple, utiliser des matériaux de construction de récupération (pneus, canettes en métal, bouteilles en verre, emballages plastique) prend plus de temps que d’en acheter. C’est “le prix” de cette démarche écologique selon eux. Il faut prendre le temps de collecter, trier, nettoyer, retraiter. De même, travailler la terre demande des efforts physiques et de faire face au climat.

Il faut savoir rester motivé au fil de l’évolution du projet, accepter que certains travaux s’étalent dans le temps ou ne se réalisent pas, savoir rebondir et réorienter ses priorités. D’où l’intérêt de l’esprit de communauté, d’être soudés et surtout de ne pas oublier de célébrer chaque avancée.

Un étudiant en sciences économiques et sociales a réalisé une série d’entrevues puis rédigé une thèse sur l’organisation de Mingalegre en tant que communauté. Pipe y dit “ Le travail est en rapport avec le divertissement, ce doit être un divertissement. Quelqu’un a dit : si ce n’est pas divertissant, ce n’est pas durable. […] Ça se fait comme ça dans les mingas, c’est pour ça qu’on a donné le nom de Mingalegre, comme quelque chose d’amusant […].”

Atelier de fabrication d’un massif de culture bio-intensive

 

Ressources

 

 

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