Dans les coulisses d’une agence de trek au Laos

Début octobre, j’ai été volontaire pour une agence de tourisme familiale qui organise des activités de plein air dans le Nord du Laos. Je mettais à jour leur site, filais un coup de main niveau communication. En échange j’étais hébergée dans la famille, dans un petit village dans la montagne. Une vraie immersion.

La première semaine, j’ai eu l’occasion d’accompagner trois personnes qui créaient un nouveau circuit de trek de deux jours. Deux jours dans la jungle, à se frayer un chemin à la machette, à cuisiner dans des troncs de bambous et à chercher les plus beaux recoins pour les futurs voyageurs. Pas forcément évident pour moi qui ai moins l’habitude qu’eux d’évoluer dans ce genre d’environnement, mais je m’en suis sortie et suis revenue avec de beaux souvenirs. Je vous raconte.

Départ sur un malentendu

Je suis volontaire pour une agence à Luang Namtha (ethnictravellaos.com) depuis quelques jours maintenant. Len, le propriétaire, me loge dans sa famille, à une dizaine de kilomètres de la ville. J’ai principalement pour missions de mettre à jour le site en différentes langues. Le site présente les excursions proposées par l’agence et un mini guide du pays. L’activité la plus réputée auprès des voyageurs c’est 2 à 3 jours de trek dans le parc national Nam Ha, mêlant marche, visite de villages traditionnels et parfois canoë.

La vue depuis le lieu où je vis.

Ce matin-là, je viens de m’installer avec mon ordinateur sur la terrasse avec vue sur la montagne, quand Len vient me voir. Il me dit que son père et des membres de l’équipe de l’agence vont partir dans la montagne repérer un nouveau chemin pour un trek. Il partent trente minutes plus tard, est-ce que je veux y aller pour prendre des photos? Je dis oui évidemment, ça promet une belle journée dans le parc national. Je commence à préparer mon sac avec une veste de pluie, de l’eau, de la crème solaire, de l’anti-moustique… Quand il vient me demander “Est-ce que tu as un sac de couchage?”.

Je comprends alors qu’il s’agit de passer deux jours dans la montagne. Ça change tout, ça implique de prendre des vêtements de rechange, beaucoup d’eau potable. C’est aussi l’occasion de tester mon matelas gonflable ultra-léger. Mais tout ne rentre pas dans mon sac de 10 litres, obligée de prendre mon sac à dos de voyage de 40L, qui pèse déjà 1,4 kg à vide. Il ne sera pas si lourd au final mais parviendra à me déséquilibrer dans des montées délicates.

Ça démarre tranquillement

On démarre d’un petit village, celui dont la famille qui m’héberge est originaire. Le début est dur, ça monte et comme il a plu sans arrêt la veille et la nuit précédente, ça glisse beaucoup. Mais le chemin est bien délimité. Les villageois l’empruntent régulièrement pour aller travailler dans les rizières.

Tout part d’ici

On arrive à un carrefour, c’est là que l’aventure commence. Au lieu de prendre le chemin habituel, on va en créer un nouveau pour contourner une montagne, aller jusqu’en haut, redescendre dans la vallée, puis trouver un moyen de retrouver le chemin initial. Et aussi surprenant que ça puisse paraître, on ne se perd pas, ils savent toujours où on est. Du moins c’est ce qu’ils disent.

On est quatre. Il y a Chit (prononcer “Djit”) qui, à mon grand soulagement, parle relativement bien anglais. Il a la vingtaine, il est guide depuis quelques années, ça lui permet de payer ses études. Éh (je suppose pour l’orthographe) a 30 ans, il est manager à l’agence, Il parle aussi anglais. Il prend son rôle à cœur alors il tient à repérer les lieux pour savoir de quoi il parle à ses clients. Il y a aussi le père de Len, la soixantaine mais qui en paraît bien plus. J’imagine que le travail dans les champs et ce qui se fume traditionnellement dans cette région y ont contribué. Mais il est en forme, c’est lui qui mène la marche machette en main pour débroussailler. Il connaît les montagnes comme sa poche. Je suis rassurée qu’il y ait des anglophones dans le lot, même s’ils passent du temps à discuter technique tous les trois. Je n’aurais peut être pas apprécié de passer deux jours dans la montagne sans pouvoir réellement communiquer.

Je glisse sans arrêt malgré mes chaussures de rando pourtant faites exprès. La terre argileuse a comblé les sillons de mes semelles rapidement. On me fait un bâton de marche, ça arrange pas mal mes affaires, même si ça complique la manipulation simultanée de mon appareil photo. Parce que si je suis là après tout, c’est pour faire des photos.

On s’arrête à 11h30 pour manger. On étale des feuilles sur le sol en guise de table. J’ai toujours du mal à rester accroupie pour manger, j’ai des fourmis dans les jambes rapidement. Sûrement une question d’habitude. Apparemment il y a eu un malentendu sur la personne qui devait apporter le déjeuner et ils trouvent qu’il n’y a pas suffisamment à manger. Pour moi c’est parfait. Il y a du riz collant, des saucisses épicées et de petits piments. Les piments sont très forts alors j’enlève les graines avec les doigts pour éviter que ça ne pique trop. Mais je fais l’erreur de me toucher le visage par la suite. Et à plusieurs reprises dans la journée, ça brûle. Erreur de débutante.

Des découvertes

Tout au long de la randonnée, on me donne des informations sur ce que l’on peut trouver dans ce parc. Il y a des cerfs, des sangliers et des civettes. Il n’y aurait pas de grosses araignées dans le coin mais on me montre une chenille qui peut être mortelle. Il faut aussi faire attention aux sangsues.
On cueille des sortes de pamplemousses en route, on les mange avec du piment séché et écrasé. Ils coupent aussi de grandes plantes qui semblent être de jeunes cocotiers pour extraire la partie blanche qui se trouve au milieu, ça servira pour la soupe le soir.

La chenille mortelle.

Il se met à pleuvoir, ça ne me pose pas vraiment problème, j’ai très chaud, et l’humidité empire cette sensation. Mes compagnons de marche eux ne transpirent pas et supportent manches longues et vestes.
On quitte la forêt pour traverser une zone uniquement couvertes de grandes herbes, en montée. Puis on entame la descente d’une pente extrêmement glissante. Je ne trouve pas d’appui avec les pieds alors je me retrouve à m’accrocher aux arbres. Pour descendre, on doit littéralement se jeter d’un arbre à l’autre. Je vois que Chit, qui marche en tongs depuis un certain temps, a un peu le même problème que moi mais s’en sort tout de même beaucoup mieux. On arrive à un ruisseau, entre deux montagnes, la végétation est très dense à cet endroit-là, il est 14h mais il fait quasiment nuit. Il pleut toujours alors on s‘active pour monter le camp. Je trouve que ça fait tôt mais rappelons que la nuit tombe à 17h-18h30.

Soirée en mode survie

Le camp c’est un grand rectangle, un toit quoi, appuyé sur le sol d’un côté et sur des troncs d’arbres de l’autre. On crée ce toit en attachant des branches ensemble grâce à des lianes. On recouvre ensuite de feuilles de bananiers et d’une bâche qu’on a amené. Les bananiers sont rares dans un coin aussi épargné par le soleil. Il y en a quelques-uns un peu plus haut sur le ruisseau. Ils en font tomber 3 ou 4, la moitié de ce qu’il y a comme bananiers en somme. Je me demande comment ils feront lorsqu’ils monteront les prochains camps à cet endroit. Ils récupèrent aussi des fleurs de bananier pour le repas. Je les aide à tout transporter, pas évident avec des feuilles qui font deux fois ma taille.

Coin cuisine

Sous l’abri, on étale des feuilles de bananiers sur le sol après avoir enlevé les plus grosses nervures et on suspend des moustiquaires. J’ai un matelas gonflable et je me sens un peu coupable de l’utiliser alors qu’ils dorment sur le sol humide. En me couchant, je me rends compte qu’il y a un trou dans la bâche au-dessus de moi, et ça goûte régulièrement sur mon sac de couchage, ça compense.

On monte un deuxième toit plus petit pour abriter le feu. Ils cuisinent dans des troncs de bambous, font cuire des plantes cueillies en route, du poisson séché et des épices. Ils mettent du riz à cuire dans des feuilles qu’ils plient et mettent dans un bambou creu, avec de l’eau. Ils fabriquent des baguettes, des cuillères, des bols.

Diner dans la jungle

On décide de manger au milieu du ruisseau, sur un île disons, mais le dîner est abrégé par la pluie. J’essaye de faire sécher le pantalon utilisé pour la journée, couvert de boue, troué, que je jetterai au retour d’ailleurs. Mais rien ne séchera, on remettra nos vêtements mouillés le lendemain. On se couche très tôt, sans doute 18h ou 19h. Heureusement j’ai amené mon livre électronique. Mais je chercherai le sommeil un bon moment, sursautant chaque fois qu’un fruit ou qu’une branche tombé d’un arbre dégringole la pente jusqu’au ruisseau. La pluie sur le toit crée aussi des sons étranges. J’ai dû mettre une bonne heure à me décider à sortir du camp pour aller au toilettes pendant la nuit. J’imaginais la nuit dans la jungle avec romantisme mais je n’imaginais pas que ce serait aussi effrayant.

Matinée dans la pénombre de la jungle

On se réveille très tôt, le doyen fait du feu à l’aube, sans doute à 5h. Puis les autres prennent le relai. On prend le petit déjeuner à 8h, des noodles et une soupe. On boit même un café instantané dans une tasse en bambou. Café parfum bambou, c’est moyen. Mais bien moins pire que l’eau parfum bambou. Ils font bouillir de l’eau du ruisseau pour moi histoire de la désinfecter – eux la boivent telle quelle – et au final le goût sera affreux. Mais je n’aurai pas été malade, on ne peut pas tout avoir.

L’aube dans la jungle

On laisse nos affaires au campement et on repart en arrière pour aménager un nouveau chemin jusqu’en haut. Celui qu’on a emprunté la veille n’est pas vraiment praticable pour des touristes. On trouve donc un passage alternatif et ils y creusent des marches à la bêche. Je ne savais même pas qu’on en avait une. En vérité on n’a amenée que la partie métalique et ils lui fabriquent un manche en 5 minutes. Ils coupent toujours les branches qui bloquent le chemin et marquent les arbres à la bombe pour indiquer la direction du camp. Une conception du respect de la nature toute relative, j’aurais aimé que ce trek sente un peu moins la peinture.

On redescend au campement. L’eau bouillie a refroidi, je découvre sa couleur jaunâtre en la versant dans ma bouteille. On récupère nos affaires et on reprend la route, on descendra la rivière. On laisse tout un tas de restes de troncs de bambous et ce qu’on a utilisé pour le camp sur place. Je sais que tout est naturel mais j’imagine que les prochains clients qui feront une halte à cet endroit se rendront vite compte qu’ils ne sont pas les premiers.

Le chemin en descendant la rivière est joli, la végétation est moins dense et laisse le soleil percer par endroits. Le rythme de marche a bien accéléré, ça commence à devenir compliqué pour moi. On est obligé de marcher dans l’eau. J’aurai réussi à garder les pieds secs jusque là.

Dans la forêt de bambous.

On entame la montée d’une nouvelle montagne. D’après leurs calculs – qui s’avèrent justes – ça nous emmènerait jusqu’à un chemin facile qui contourne la montagne, habituellement emprunté par les villageois pour aller au champ. Le sol est recouvert de feuilles sèches et ne glisse plus, pendant un moment seulement.

Dernière ligne droite

On fait une pause déjeuner dans une petite clairière, on profite même d’un peu de soleil. Il refont du feu et j’ai la sensation qu’ils font moins attention à moi pour ce repas parce qu’ils choisissent d’épicer à leur goût, ce que je comprends tout à fait. Tout est très fort, je découvre que ça rend la randonnée de l’après-midi encore plus difficile. On monte en pente assez raide pendant un bon moment, ils ont l’air de moins en moins sûrs de l’itinéraire et j’espère ne pas avoir à redescendre. Mais on finit par sortir de la forêt de bambous.

On entame la dernière ligne droite, on suit un chemin plat à flanc de montagne, je cours presque et j’ai du mal à les suivre. La vue finit par se dégager et on profite d’un point de vue magnifique sur le parc Nam Ha, des montagnes à perte de vue.

Vue sur le parc national Nam Ha.

On fait une courte pause et croise un monsieur qui porte d’énormes sacs de riz qu’il vient de ramasser. Il a l’air épuisé, le visage brûlé par le soleil. Ils discutent quelques minutes, lui offrent une cigarette. Puis on redémarre. Ils accélèrent encore je cours entre deux photos.

On arrive au village avant la nuit, mission accomplie. Les aurevoirs seront rapides mais après tout c’était juste deux journées de travail pour eux. Je promets à Chit et Éh de leur envoyer des photos et on se reverra quelques fois en ville par la suite.

Retour au village.

Une belle expérience

Ce fut une superbe randonnée, sans les artifices spécial touristes qu’il peut y avoir pendant une excursion payante. Je trouvais jusque là que les agences de tourismes vendaient un service de guide pour des balades que l’on pourrait faire seul. Mais je me suis rendue compte pendant ces deux jours qu’il est difficile de se risquer à faire une randonnée sans guide vue la dangerosité de certains chemins et la possibilité de se perdre facilement. Je suis contente d’avoir pu vivre ça avec des locaux, de comprendre un peu, en tant que voyageuse, comment ça se passe de l’autre côté dans le tourisme.

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